La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine
Potentiel, Défis et Solutions pour un Marché Unique Africain
Introduction
La création de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF) représente l’une des initiatives les plus ambitieuses de l’Union Africaine depuis sa fondation. Signée le 21 mars 2018 à Kigali et entrée en vigueur le 30 mai 2019, cette initiative vise à unifier un marché de 1,3 milliard de personnes, avec la perspective d’atteindre 1,7 milliard d’ici 2030, pour un PIB combiné de plus de 3 000 milliards de dollars.
L’objectif est clair : stimuler le commerce intra-africain, actuellement limité à environ 16% du commerce total du continent, bien loin des 68% observés en Europe ou des 59% en Asie. Les projections sont prometteuses, avec une augmentation potentielle de 9% des revenus continentaux et la création de 18 millions d’emplois d’ici 2035. La ZLECAF pourrait également sortir 50 millions de personnes de l’extrême pauvreté et générer 21,9 milliards de dollars d’exportations additionnelles.
Pourtant, cinq ans après sa signature, la mise en œuvre reste lente et fragmentaire. Cet article analyse les raisons profondes de cette situation, les défis structurels à surmonter, et propose des solutions concrètes pour réaliser le potentiel transformateur de cette initiative panafricaine.
Le potentiel inexploité du commerce intra-africain
Un continent riche de ressources mais aux échanges limités
L’Afrique dispose d’atouts considérables souvent sous-exploités. Le continent détient 27% des terres arables mondiales, mais paradoxalement, entre 2007 et 2011, 37 pays africains étaient importateurs nets de denrées alimentaires. Sur la même période, 22 pays dépendaient de l’importation de matières premières agricoles, alors que seulement 17% du commerce agricole se réalisait entre pays africains.
Cette situation illustre parfaitement le paradoxe africain : un immense potentiel productif couplé à une dépendance extérieure excessive. La fragmentation du marché africain en 55 économies distinctes a historiquement encouragé les flux commerciaux vers l’extérieur du continent plutôt qu’en son sein.
Le potentiel industriel et d’investissements
Entre 2007 et 2011, la production manufacturière représentait environ 43% du commerce intra-africain, contre seulement 14% dans les échanges avec le reste du monde. À titre comparatif, ce chiffre atteignait 65% en Asie et 56% en Amérique latine. Ce déséquilibre souligne l’importance cruciale du marché régional pour le développement industriel africain.
Quant aux investissements intra-africains, ils représentent déjà 68% des nouvelles transactions portant sur des investissements de création de capacités. Cet indicateur démontre l’existence d’une dynamique positive que la ZLECAF pourrait considérablement amplifier.
Les objectifs transformateurs de la ZLECAF
La ZLECAF s’inscrit dans une vision de transformation structurelle du continent à travers plusieurs objectifs complémentaires :
- Stimuler le commerce intra-africain en éliminant progressivement les barrières tarifaires et non tarifaires
- Promouvoir l’industrialisation en créant des chaînes de valeur régionales intégrées
- Faciliter l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales
- Renforcer les entreprises africaines en permettant des économies d’échelle sur un marché continental
- Réduire la dépendance aux exportations de matières premières brutes
- Harmoniser les politiques commerciales pour faciliter les échanges transfrontaliers
Plus qu’un simple accord commercial, la ZLECAF représente un projet de développement global visant à transformer fondamentalement les économies africaines.
Une approche innovante et progressive
L’Accord portant création de la ZLECAF se distingue par son approche holistique. Au lieu de se limiter à la libéralisation des marchandises, comme le font habituellement les accords de libre-échange, il adopte une perspective beaucoup plus large.
Les négociations se déroulent en deux phases principales :
Première phase (2016-2018)
- Commerce des marchandises
- Commerce des services
- Règlement des différends
Deuxième phase (en cours)
- Investissements
- Droits de propriété intellectuelle
- Politique de concurrence
- Commerce numérique
- Femmes et jeunes dans le commerce
Cette approche progressive et inclusive vise à créer un cadre complet favorable au développement économique du continent.
Les obstacles majeurs à l’opérationnalisation de la ZLECAF
Malgré son potentiel transformateur, la ZLECAF fait face à des défis structurels considérables qui entravent sa mise en œuvre effective.
1. Déficits infrastructurels chroniques
L’un des obstacles les plus évidents au commerce intra-africain réside dans l’état des infrastructures :
- Transport terrestre : Seulement 45% des routes africaines sont asphaltées, entraînant des coûts logistiques 30% plus élevés qu’en Asie du Sud-Est. Les connexions ferroviaires intra-africaines représentent à peine 0,1% du réseau nécessaire.
- Transport maritime : 98% des lignes maritimes desservant l’Afrique appartiennent à des entreprises étrangères, créant une dépendance extérieure pour le commerce maritime.
- Énergie : 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité, limitant considérablement le développement industriel.
- Financement : Les besoins en infrastructures sont estimés à 90 milliards de dollars par an, alors que seulement 45 milliards sont actuellement mobilisés.
L’exemple révélateur de cette problématique est celui d’une cargaison kenyane qui, pour atteindre le Ghana dans le cadre de la ZLECAF, a dû transiter par Singapour et Dubaï avant d’arriver à Tema, nécessitant jusqu’à six mois de délai pour certains envois intra-africains.
2. Barrières non tarifaires persistantes
Au-delà des tarifs douaniers, les barrières non tarifaires représentent un frein majeur aux échanges :
- Coûts cachés : Ils représentent 14,3% de la valeur des échanges intra-africains contre 8,8% au niveau mondial.
- Lourdeur administrative : Il faut en moyenne 35 jours pour dédouaner des marchandises en Afrique, contre seulement 10 jours dans les pays de l’OCDE.
- Divergences réglementaires : Les 54 systèmes nationaux de normes sanitaires et techniques non harmonisés compliquent considérablement les échanges transfrontaliers.
Ces barrières invisibles ont souvent un impact plus significatif que les droits de douane eux-mêmes.
3. Fragmentations institutionnelles
La multiplicité des organisations régionales crée une complexité institutionnelle contre-productive :
- Chevauchements des Communautés Économiques Régionales (CER) : 85% des pays sont membres de 2 à 4 organisations régionales aux règles parfois contradictoires.
- Asymétries économiques : Les trois premières économies du continent (Nigeria, Afrique du Sud, Égypte) génèrent à elles seules 50% du PIB continental, créant des déséquilibres importants.
- Déficit de confiance : L’héritage colonial a orienté les économies africaines vers l’extérieur, limitant les échanges intra-africains à 16% du commerce total.
Cette fragmentation institutionnelle complique considérablement l’harmonisation des politiques commerciales.
4. Contraintes financières et de gouvernance
Le financement de l’intégration africaine reste problématique :
- Dépendance externe : 60% du financement des projets ZLECAF proviennent de partenaires extra-africains.
- Économie informelle : 85% du commerce transfrontalier n’est pas déclaré, générant 21,9 milliards de dollars de potentiel inexploité.
- Inégalités de développement ignorées : L’approche uniforme qui demande à des pays comme le Burundi d’ouvrir leur marché au même niveau que le Nigeria (dont l’économie est 350 fois plus grande) semble peu réaliste et potentiellement dommageable.
Des solutions stratégiques pour accélérer l’opérationnalisation
Face à ces défis structurels, plusieurs pistes de solutions se dessinent pour accélérer la mise en œuvre effective de la ZLECAF.
1. Accélération de l’intégration numérique
La technologie peut permettre de contourner certaines contraintes infrastructurelles physiques :
- Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) : Son déploiement complet pourrait réduire les coûts transactionnels de 5 milliards de dollars par an.
- Observatoire africain du commerce : Son utilisation accrue permettrait de cartographier les barrières non tarifaires en temps réel.
- Facturation électronique : La généralisation de la facturation électronique, déjà prévue au Sénégal d’ici 2025, pourrait considérablement fluidifier les échanges commerciaux.
Ces innovations technologiques représentent des solutions à court terme pour surmonter certains obstacles logistiques.
2. Réforme institutionnelle ciblée
Une meilleure coordination institutionnelle est essentielle :
ActionImpact potentielHarmonisation des CERRéduction de 40% des conflits réglementaires d'ici 2027Mécanisme continental de règlement des différendsDélai moyen des litiges réduit de 18 à 6 moisFonds continental d'investissementLever 30 milliards USD via des PPP pour les corridors transafricains
Une approche pragmatique de l’intégration régionale, basée sur l’harmonisation progressive des communautés économiques existantes, semble plus réaliste qu’une approche centralisée immédiate.
3. Mobilisation du secteur privé
Le secteur privé doit être pleinement impliqué dans la dynamique d’intégration :
- Plateformes collaboratives : Des réseaux comme le Makutano Forum ont déjà généré 2,1 milliards USD de contrats intra-africains en 2023.
- Incitations fiscales : Des crédits d’impôt pour les PME exportatrices alignées sur les normes ZLECAF pourraient stimuler les échanges.
- Centres de compétences : La formation de 250 000 logisticiens certifiés d’ici 2026 est nécessaire pour professionnaliser le secteur.
Le secteur privé représente le moteur effectif de l’intégration et doit être associé à toutes les phases de mise en œuvre.
4. Approche sécuritaire intégrée
La sécurisation des corridors commerciaux est indispensable au développement des échanges :
- Stratégie coordonnée : Le déploiement de forces de sécurité pour protéger les principaux corridors commerciaux est une priorité.
- Système africain de surveillance frontalière : L’intégration de technologies modernes (drones, IA) pourrait réduire la contrebande de 60%.
Sans sécurité, aucun développement commercial durable n’est possible, particulièrement dans les régions transfrontalières.
La dimension inclusive : femmes entrepreneures et ZLECAF
La réussite de la ZLECAF dépendra de sa capacité à intégrer tous les segments de la population africaine, notamment les femmes entrepreneures qui représentent une force économique considérable sur le continent. Nous avons essayons de ressortir cet état dans un précédent article
Le dynamisme de l’entrepreneuriat féminin africain
L’Afrique possède le taux le plus élevé de femmes entrepreneures au monde. Selon Women in Africa Philanthropy (2018), ces femmes entrepreneures africaines génèrent entre 150 et 200 milliards de dollars annuellement. Elles constituent donc une source de croissance importante et un levier potentiel pour lutter contre le sous-emploi et la pauvreté.
Les obstacles spécifiques aux femmes entrepreneures
Malgré leur dynamisme, les femmes entrepreneures font face à des défis particuliers :
- Faible niveau de compétences spécifiques : Manque de formation adéquate limitant l’accès aux opportunités et aux marchés.
- Accès difficile aux financements : Selon la Banque Africaine de Développement, les femmes enregistrent un déficit de financement estimé à 42 milliards de dollars, dont 15,6 milliards dans le seul secteur agricole.
- Faible développement des réseaux : Limitation fréquente à des réseaux personnels (famille, amis) peu efficaces pour le développement d’affaires.
Le Protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce
Reconnaissant ces défis, l’Accord de la ZLECAF a intégré un Protocole spécifique sur les femmes et les jeunes dans le commerce, adopté lors de la 37ème conférence des chefs d’États et de gouvernement en février 2024 à Addis Abeba.
Ce protocole définit clairement ses bénéficiaires :
- Les femmes entrepreneures qui détiennent au moins 50% des actions de leur entreprise
- Les entreprises dont au moins 25% des actions sont détenues par des femmes et dont la gestion est assurée par une ou plusieurs femmes
Il préconise également des mesures concrètes aux États parties pour faciliter l’accès aux financements, notamment la collaboration avec les prestataires de services financiers et la mise en place de garanties pour les opérations d’import-export.
Stratégies pour l’inclusion des femmes dans la ZLECAF
Pour maximiser les bénéfices de la ZLECAF pour les femmes entrepreneures, plusieurs approches complémentaires sont nécessaires :
- Renforcement des compétences : Formations adaptées sur les mécanismes complexes de la ZLECAF et utilisation du numérique pour surmonter les contraintes de déplacement.
- Amélioration de l’accès aux financements : Mise en œuvre effective des mesures préconisées par l’article 10 du protocole
L’intervention des cabinets spécialisés pourrait fortement contribuer à une meilleure prise en charge de la question dans les pays africains. En effet, le secteur privé n’a pas le temps pour certains aspects et doivent aller vers des applications pratiques.
Au Sénégal, le cabinet Assomembodja&Associates s’est donné cette mission afin d’aider les investisseurs étrangers et les entreprises africaines à tirer avantage de la Zlecaf.